La scène qui s'est déroulée en juillet 2017 à Barcelone a fait le buzz et marqué les esprits. Quatre personnes encagoulées ont obligé un bus touristique à toit ouvert à s'arrêter, lui ont crevé les pneus, et ont peint sur son pare-brise le slogan « le tourisme tue les quartiers ». Des tags et des autocollants « Tourists go home » sont aussi apparus un peu partout sur les murs de la ville.

Cette tourismophobie n'est pas propre à la capitale catalane. Un même sentiment anti-touristique est apparu l'été dernier à Valence, aux Baléares, à Lisbonne, à Venise, à Amsterdam, à Dubrovnik ou à Hawaii. Une tourismophobie dont il est important de comprendre les racines : l'overtourisme.

 
Qu'est-ce que l'overtourisme ?


Bien sûr, le tourisme est un acteur majeur dans l'économie mondiale et un boom a ses forces positives. En 2017, le tourisme a ainsi contribué à hauteur de 10% du PIB mondial. Il y a environ 300 millions de travailleurs dans le secteur du tourisme et des voyages, un chiffre que le WTTC prévoit de porter à 380 millions dans les dix prochaines années.

Mais le fait est que de plus en plus de destinations dans le monde présentent les symptômes d'un surmenage chronique. Cinq types de dégâts majeurs sont observés : surpeuplement, dégradation touristique, infrastructures surchargées, dommages pour la nature, et menaces sur le patrimoine.

Ce tourisme de masse sauvage est préjudiciable à tous, aux visiteurs comme aux habitants. Du côté des résidents, les effets négatifs sont évidents. Les visiteurs font par exemple flamber les prix de l'immobilier. Dans les destinations prisées, les loyers sont devenus tellement élevés que certains quartiers ont été désertés par les locaux. En trente ans à peine, par exemple, la population de Venise a été réduite de moitié. A Barcelone, le quartier gothique se vide progressivement de ses habitants. Du côté des visiteurs, le constat est le même. Les touristes ressentent vite la détérioration d'une destination : les infrastructures sont surchargées, les goulets d'étranglement nombreux, les pièges à touristes omniprésents. Toute personne ayant visité une destination prisée ou tenté une attraction populaire en a fait les frais : l'expérience touristique se détériore à mesure que les files d'attente s'allongent. Visiter la Tour Eiffel est un calvaire. Même chose pour le Palais des Doges, la Sagrada Familia, la Joconde, Dubrovnik et tant d'autres merveilles.

Dans certains pays, cette dégradation de l'expérience peut même conduire à un déclin du tourisme, si un cadre durable n'est pas mis en place pour faire face aux effets économiques, environnementaux et socioculturels de ce secteur. D'où l'importance (et l'urgence) de mettre en place une tourisme raisonné et responsable.

Pourquoi l'overtourisme ?

Les raisons à ce phénomène sont nombreuses. La plus évidente est qu'il y a plus de touristes aujourd'hui qu'il n'y en a jamais eus auparavant. Le monde s'enrichit, avec une classe moyenne en pleine croissance émergeant dans les pays en développement, et beaucoup de ces personnes dépensent leur revenu disponible pour voyager.

Le Brookings Institute a récemment publié des données suggérant que la classe moyenne mondiale pourrait se situer actuellement à environ 3,7 milliards de personnes, et s'enrichirait de 160 autres millions de personnes chaque année. Autant de voyageurs potentiels.

Le marché chinois, notamment, est en plein boom. Au début du 21ème siècle, seuls 10,5 millions de voyages à l'étranger ont été effectués par des résidents chinois. En 2017, le chiffre était de 145 millions, soit une augmentation de 1 380%. L'Institut chinois de recherche sur le tourisme (COTRI) prévoit que les voyages à l'étranger des résidents du pays atteindront plus de 400 millions d'ici 2030.

Moins sismique, mais néanmoins notable, un autre groupe contribue à l'essor du tourisme mondial : la génération Y. Les jeunes de 22 à 37 ans accordent en effet une priorité aux expériences plutôt qu'au matériel. Plutôt que d'acheter des téléviseurs, des vêtements ou d'obtenir une hypothèque, toute une génération est donc plus intéressée à l'idée de dépenser son argent en vacances.
L'overtourisme qu'on observe dans le sud de l'Europe (à Barcelone et Dubrovnik, notamment) est quant à lui dû au fait que nombre de voyageurs souhaitent éviter des destinations comme l'Egypte ou la Turquie en raison des risques d'attentats et se reportent : ils se reportent donc sur le côté nord du bassin méditerranéen.

La lutte contre l'overtourisme

Pour maîtriser ce flot de visiteurs, des initiatives ont vu le jour. A Barcelone, le Parc Güell est devenu payant. A Grenade, il faut réserver plusieurs jours à l'avance pour admirer l'Alhambra. Un peu partout, la résistance s'organise pour un tourisme plus responsable, favorable à tous.
Il y a peu, les principaux partis politiques d'Amsterdam ont ainsi annoncé des mesures radicales pour freiner la « Disneyfication » de leur capitale. Une coalition de quatre partis a promis des réformes pour « équilibrer la ville », notamment en interdisant la location à court terme d'Airbnb, en empêchant les navires de croisière d'accoster dans le centre et en réprimant les bières populaires auprès des britanniques. La taxe de séjour sera également portée de 4% à 7.

Ce n'est pas la seule destination à prendre des mesures drastiques pour lutter contre les impacts négatifs du tourisme. Au cours des 18 derniers mois, les problèmes liés au tourisme de masse se sont intensifiés dans les principales destinations à travers le monde. Alors que la lutte mondiale contre l'overtourisme s'intensifie, voici une chronologie de ce mouvement qui n'en est qu'à ses prémisses.

Chronologie d'une lutte contre l'overtourisme


Janvier 2017
Barcelone dévoile sa loi pour freiner le tourisme de masse. La loi limite la construction d'hôtels et arrête les licences délivrées aux nouvelles locations d'hébergements touristiques.

Mai 2017
Le Botswana introduit une taxe touristique. Tous les touristes arrivant au Botswana sont maintenant soumis à une taxe de 30 $, dans le but de recueillir des fonds pour soutenir la conservation des hotspots de safari.

Juin 2017
Magaluf s'attaque aux touristes anti-sociaux. De nouvelles règles dévoilées par le conseil local signifient que les touristes mal intentionnés pourraient être condamnés à une amende pouvant aller jusqu'à 3 000 euros. La longue liste d'activités interdites inclut le fait d'uriner, cracher, être nu dans les rues, mais aussi celui de grimper aux arbres.

De son côté, Venise prévoit d'interdire de nouveaux hôtels. Massimiliano de Martin, conseiller municipal de Venise pour l'urbanisme, soumet un plan qu'il qualifie d'essentiel « pour la protection de la ville ». Cela empêchera l'ouverture de nouveaux logements de vacances dans le centre historique.

Outre-Atlantique, Machu Picchu restreint le nombre de ses visiteurs. Quiconque se rend à la citadelle sur son sommet des Andes aura besoin désormais d'un billet pour le matin (6h-midi) ou l'après-midi (12h-17h30). Toute personne souhaitant s'attarder sur le site plus longtemps que sa session allouée devra acheter un ticket pour les deux segments de temps.

Juillet 2017
En Croatie, Hvar punit les touristes mal intentionnés. La consommation d'alcool dans la rue entraîne désormais une amende de 700 euros de la part des autorités, qui ont érigé des panneaux indiquant diverses infractions et les sanctions correspondantes. Les hommes qui se promènent torse nu seront frappés d'une amende de 500 euros, alors que les femmes qui se promènent en maillot de bain peuvent s'attendre à payer 600 euros.

A Barcelone, des manifestants anti-tourisme ont provoqué l'événement décrit en début d'article. Un assaut dérangeant, d'autant plus dans le contexte actuel. Beaucoup de touristes à bord ont craint un moment d'avoir été pris dans une attaque terroriste.

Août 2017
La police de Skye prévient les touristes. La police de l'île de Skye avertit les touristes de ne pas venir s'ils n'ont pas réservé un lieu où loger.

A Dubrovnik, les touristes et les bateaux de croisière sont quant à eux détournés. Dubrovnik annonce en effet un plan de deux ans pour réduire drastiquement le nombre de visiteurs autorisés dans son ancien centre afin d'éviter le surpeuplement désastreux de la ville.

Octobre 2017
L'île de Majorque revoit à la hausse sa taxe de séjour. Des responsables des îles Baléares annoncent qu'ils prévoient de doubler leur taxe de séjour pendant la haute saison afin de lutter contre le surpeuplement. L'archipel a connu une forte augmentation des arrivées d'outre-mer, ce qui a incité à prendre des mesures pour protéger la région de la croissance incontrôlée et des dommages environnementaux.

De son côté, Amsterdam annonce l'interdiction de tout nouveau magasin destiné aux touristes - tels que les lieux de location de vélos et de vente de souvenirs, les billets de tournée et les gaufres omniprésentes.

Novembre 2017
Les navires de croisière sont détournés du centre-ville de Venise. Après des années de débats houleux entre les Vénitiens et l'industrie du tourisme, les autorités gouvernementales annoncent que les navires de croisière ne pourront plus naviguer au-delà de la place Saint-Marc.

Février 2018
Crique idyllique de la plage menace de fermer
En Thaïlande, les autorités gouvernementales annoncent que Maya Bay, un concurrent sérieux pour la plage la plus célèbre du monde, sera fermée aux touristes pendant au moins trois mois dans le but d'inverser les dommages causés aux récifs coralliens environnants.

Avril 2018
A Venise, le maire Luigi Brugnaro propose de charger les excursionnistes qui pénètrent dans la ville flottante. Il veut que ceux qui vivent, travaillent ou ont un endroit pour dormir dans la ville puissent entrer, et que les autres restent à l'écart.

A Ibiza, un mouvement anti-touristes se manifeste également. Plus de 500 personnes descendent dans les rues pour protester contre l'impact de l'overtourisme : c'est le premier rassemblement de ce type sur l'île des Baléares, célèbre pour son style de vie hédoniste 24 heures sur 24.

Venise introduit des mesures de contrôle des foules sans précédent. L'objectif est de séparer les touristes des locaux en vue d'un week-end particulièrement chargé.

De son côté, Boracay ferme pour six mois. L'île des Philippines ferme aux touristes pendant six mois à partir du 26 avril, le temps de réviser l'infrastructure dépassée de l'île.

Mai 2018
Les autorités de Venise tentent encore une fois de réduire l'impact du tourisme de masse en interdisant l'ouverture des restaurants à emporter dans la ville.

Et ensuite ?
Nul doute que cette liste de mesures s'étoffera et se généralisera dans les mois et années à venir. Il n'y a pas de solution unique au problème de l'overtourisme dans le monde, notamment parce que les problèmes rencontrés à chaque destination sont souvent très différents. Cependant, certains acteurs ont un rôle essentiel à jouer dans ce processus de régulation touristique.

Augmenter le prix des billets d'avion, des taxes de séjour ou des frais d'entrée plus élevés n'est pas la meilleure solution : cette idée d'augmenter les coûts de déplacement pour freiner le tourisme international n'est ni viable ni juste. Le risque est ainsi de créer un monde où les voyages ne sont disponibles que pour les riches, pas pour les masses.

Les offices de tourisme ont en revanche un rôle essentiel à jouer dans cette lutte. Une solution viable pourrait notamment consister pour eux à proposer des destinations alternatives : celles-ci bénéficieraient d'un coup de pouce sur le plan touristique, ce qui permettrait dans le même temps d'alléger la pression sur les sites surchargés. Un bon exemple a été donné par le North Coast 500, qui a attiré l'attention sur un coin des Highlands écossais que peu de touristes internationaux avaient déjà visité.

Les sites Web de l'économie du partage, comme Airbnb et HomeAway, ont aussi un rôle majeur à jouer sur cette question. Ils ont notamment été accusés de sous-coter des hôtels tout en ne collectant pas les taxes touristiques (là où elles sont requises). Dans des villes comme Barcelone, le site a été blâmé pour la hausse des prix des loyers, alors que les investisseurs déménagent pour transformer des bâtiments entiers en appartements de luxe pour des locations à court terme aux visiteurs internationaux. Lors du Sommet Mondial du WTTC 2018, la société a dévoilé son Office of Healthy Tourism, une opération engagée pour que « le tourisme devienne une partie importante des économies du monde, les populations locales et les communautés dans lesquelles ils vivent sont les premiers bénéficiaires ». La lutte contre l'overtourisme n'en est qu'à ses débuts, et concerne tout un chacun.

TEMATIS travaille main dans la main avec les offices du tourisme en France comme dans le reste du monde pour promouvoir un tourisme responsable.